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Photographe poète radical

Citation du mois


La propriété c’est le vol ! dans Qu’est-ce que la propriété ? ou recherches sur le principe du droit et du gouvernement, 1840. La propriété c’est la liberté ! dans Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère, 1846

Pierre-Joseph Proudhon

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Patrick Tosani, changements d’états

Les questions de manipulations spatiales, de jeux d’échelles et de matérialité des photographies sont des constantes du travail de Patrick Tosani, qui est structuré en séries systématiques.

Ses premiers travaux, en noir et blanc, qui suivent immédiatement son diplôme à l’Ecole spéciale d’architecture au début des années 1980, sont des décompositions spatiales, enregistrements visuels d’un jeu avec un espace en perspective.

On y voit des références au plan, à la coupe ou autres éléments de langage architectural, mais aussi aux productions de Dibbets, Smithson ou Georges Rousse.

Tosani insiste sur les problèmes techniques et de mise au point des protocoles précédant la prise de vue. Cette confrontation au réel d’un dispositif déterminera, pour l’ensemble de ses séries, ses propositions esthétiques.

Apparaît ensuite un travail en dehors de l’atelier, où l’objet, en l’occurrence une paire de chaussures, est érigé en médium de transfert de réalité, exercice d’enregistrements de points de vues inattendus d’un paysage urbain.

La couleur apparaît alors, pour une restitution plus fidèle du réel, mais aussi pour une esthétique fictionnelle : il s’agit de figurines, puis de papiers journaux découpés et figurant des archétypes d’architecture patrimoniale, emprisonnés dans des sculptures de glace, espaces limités qui rendent compte d’un instant photographique et poétique, avant la fonte.

Plutôt qu’un travail sur la nature de l’objet, il s’agit pour Tosani de réfléchir à propos de l’image de l’objet, comme plus tard avec des portraits flous, projetés sur des extraits de textes en braille. Les points gaufrés du braille sont nets, forment contraste avec les portraits, et semblent appeler le spectateur au contact tactile, tandis que l’ensemble de l’image, encadrée telle un portrait classique, interdit tout contact.

Comme pour l’ensemble de son œuvre, il s’agit d’un jeu entre visible et invisible, entre présence et absence, entre matérialité et immatérialité. Où le titre de la série, « Portraits », signifie ce que nous ne faisons qu’apercevoir, tandis que les photographies nous donnent à voir nettement ce que nous ne pouvons lire.

Tosani se lance ensuite dans une représentation de la pluie traitée comme un objet maîtrisable où l’écoulement de l’eau est interrompu par des signes de ponctuation en volume.

Les talons de chaussures, les cuillères, les peaux de tambours et autres séries, sont autant d’exercices de portraits d’objets où la photographie révèle sa présence physique, où le format et le point de vue choisis sont essentiels car déterminés par l’objet lui-même, en atelier.

Autre constante du travail de Tosani : la représentation du corps, son absence et sa présence.

Viennent les séries de fragments de corps, photographies de personnes à partir de points de vue impossibles ou inversés,  tas de vêtements cachant la probable présence d’un corps, ou encore la série des masques, photographies de vêtements vides mais figés dans leur forme habitée d’un corps cependant absent.

Dans sa collaboration avec l’agence Philippe Lancry architecture dans les années 2000, pour la façade vitrée d’un bâtiment associatif à Paris, Tosani renoue concrètement avec l’architecture. Il confirme plus récemment les liens entre architecture et photographie, avec des projections d’images photographiques ou de peinture sur des maquettes d’architecture.

Patrick Tosani insiste enfin sur l’importance des processus techniques d’ajustement dans son travail préparatoire de photographe, exprime sa fascination pour le pouvoir de restitution du réel de la photographie, qu’il considère comme l’unique médium possible pour son travail.

De l’objet à l’objectif de l’appareil, Tosani s’efforce à ce qu’il appelle une objectivation, où les photographies ne reproduisent pas des objets, mais produisent des objets photographiques.

Lorsque Tosani parle de son travail, on est d’abord frappé par sa générosité : pas de mystère créatif revendiqué, mais plutôt un effort de l’artiste pour nous faire comprendre l’importance d’une mise au point technique d’un projet, depuis sa conception jusqu’à sa réalisation, mise au point parfois triviale, mais déterminant des choix esthétiques.

Lorsqu’on observe ses œuvres, on est frappé cependant par la quantité de références présentes dans certaines de ses séries, voire du caractère humoristique d’une partie de son travail :

Lorsqu’il propose par exemple sa série de cuillères, portraits photographiques dans lesquels se reflètent notamment ce qui semble être des fenêtres ou des éléments d’architecture intérieure déformés par le galbe de l’objet, on ne peut éviter de penser à Ugo La Pietra. Tosani semble ne pas se préoccuper de ce type de clin d’œil dans son travail, puisqu’il le présente comme le résultat de réflexions et d’ajustements strictement focalisés sur son sujet – objet, la perception qu’il en donne, et la représentation qu’il en fait grâce à la photographie, qui elle-même est son sujet ainsi que son propre objet.

Autre exemple : sa série des masques, où les orifices d’un bas de pantalon deviennent, par le choix du point de vue photographique, des orbites pour absence d’yeux, et la raie de l’absence de fesses, un nez, pourrait passer pour un gag. Mais Tosani accepterait-il d’en rire avec nous ?

La question se pose, puisque lorsqu’il montre sa photographie d’une paire de chaussures d’homme remplie d’un liquide blanc débordant, on pense immédiatement, comme Claude Courtecuisse, intervenant dans le débat qui suit la conférence, à l’exact opposé de l’érotisme du champagne dans la chaussure (de femme) à talon. Tosani répond à Courtecuisse en refusant toute référence de type culturel ou historique, pour rester focalisé sur la restitution radicalement visuelle et sensible qui est la sienne.

Dans ses recherches et problématiques formelles de perception et de représentation de l’espace et des objets, Tosani maîtrise l’outil photographique au point que ses images sont à la fois spectaculaires et d’une grande efficacité esthétique et symbolique. Lorsqu’il présente son travail comme lors de cette conférence à l’Ecole Camondo, il fait montre par ailleurs d’une grande modestie, comme ses œuvres apparaissent elles-mêmes modestes, et revendique le caractère dérisoire de ses recherches.

Patrick Tosani, photographe poète radical.

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